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On pourrait être des héros, juste pour un jour ?

 
La révolte face à l’absurdité du monde (cf: le mythe de Sisyphe, A.Camus), c’est un peu comme dans la chanson de Peggy Lee: Is that all there is? Then let’s keep dancing. J’aime l’artificialité du spectacle plus que la vie artificielle. Au cirque comme au cinéma, le hors-norme est justifié car il est cadré. Ma caméra est mon chapiteau; sur cette scène la société devient un jeu social. Mais on ne vit pas dans une histoire. On raconte des histoires. Les performeurs de mes vidéos engagent leurs corps et leur présence dans une mise en scène; ils font face à l’autoritarisme du cadre, aux limites formelles et psychologiques du protocole. Ils s’en moquent en prétendant ignorer les débordements. Il ne s’agit pas de gagner ou de perdre, car il n’y a pas de prix; il s’agit de jouer comme manière de continuer à danser. Du dérisoire a la dérision, il n’y a qu’un pas.

Pauline Payen, 2014

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Could we be heroes, just for one day?

 
The revolt against the world’s absurdity, as desrcibed by Albert Camus in The Myth of Sisyphus, is like in Peggy Lee’s song: is that all there is? Then let’s keep dancing. I like a show’s artificiality rather than the artificial life. At the circus or at the cinema, the unconventional is justified because it is framed. In this sense, the camera is my big top; on that stage society becomes a social game. But one does not live in a story. One tells stories. I am looking for a commitment of the body, asking performers to engage with their simple presence in the staging. They face the frame’s authoritarianism, they face the both physical and psychological limits of the protocol. They mock it, by pretending to ignore the overflows that occur. It is not about losing or winning, because there is no price. It is about playing as a way to keep dancing. From derisory to derision, there is just a step.

 
 
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Pauline Payen
Présentation générale du travail
Pauline Payen a été étudiante à l’Ecole des beaux-arts de Toulouse dont j’étais alors directeur.
En 2009 elle a été reçue au Diplôme national supérieur d’expression plastique avec
les félicitations du jury : elle présentait un ensemble de vidéos chorégraphiées comme un
ballet mécanique. Malgré son départ de l’Ecole pour Berlin, où elle réside aujourd’hui, j’ai
continué de suivre un travail dont les rapports d’étrangeté et l’affirmation d’une pauvreté
sont les traits pertinents.
Son travail ressortit à la performance. Il en possède les contours et les modes de présentation
: le direct, la tension, mais en déplace le propos. Les pièces procèdent de formes
populaires, notamment le karaoké, le show et les jeux télévisés, s’emparent d’elles et les
traitent sur un mode pauvre. Dans une vidéo ancienne, Marcel’ Proof (2009), deux personnages
mangent des saucisses en répétant à satiété les réponses du questionnaire de Proust
au milieu d’un décor d’étoiles. Questions, réponses, tintement de clochette synthétique,
déroulement continu du score se succèdent, et pressent. Absence de pause, absurdité de la
répétition qui se poursuit malgré l’absorption ininterrompue de saucisses, pauvreté d’un
pseudo-dialogue avec un questionneur anonyme, tout se passe comme si, sur l’écran de
télévision produit par Pauline Payen, inanité et pression se confondaient avec une nourriture
fade, quotidienne, dont nous n’aurions pas même le temps de détester le goût.
Si dans les années 70 la performance a pu mettre en jeu l’intégrité physique de son auteur,
elle opère chez Pauline Payen à travers la dérision touchant l’intégrité déjà disparue d’un
corps extérieur : le jeu est sérieux, mais les paillettes sont usées. La performance s’attaque
au bien-être moral des spectateurs tétanisés par une culture de masse qui les accable.
Elle nous en fait partager l’inanité comme une souffrance infligée et subie, nous fait
percevoir ce qui dans le karaoké ou le show est tu, à savoir la détresse spirituelle manipulée
jusqu’à l’abêtissement. Pour caractériser cette situation, Pauline Payen la rapporte au
mythe de Sisyphe : sa mécanique toute puissante accable, écrase, elle témoigne de notre
impuissance. Pourtant il faut se relever, recommencer, trouver une issue : il n’en est d’autre
que de s’en rire, de mépriser, d’imaginer. Le faire ensemble crée un ailleurs.
Depuis lors Pauline Payen n’a pas cessé de creuser sur un mode radical et froid
la vanité de l’héroïsme populaire que les media transmettent, autant dans Ils sont
humains # 01 : Satellit (2011) que dans L’éloge des absents se fait sans flatterie
(2010). Dans la seconde vidéo, deux oeufs sont choqués en rythme sur la surface
d’une table, d’abord doucement, puis de plus en plus fort. Le bruit de la coquille
contre le plateau est remplacé par un tic-tac extérieur de métronome. Dans l’oeuf
qui s’écrase viennent se loger l’irréversibilité de la répétition et l’inéluctabilité de
l’issue prévisible et fatale, finalement différente de celle que l’on attend. L’oeuf est
dur : surprise, il s’écrase lentement ! Au décompte mécanique et artificiel du temps,
s’oppose une fragilité vaine mêlée de résistance héroïque.
Au lieu d’être les protagonistes de leurs déplacements dans l’espace, les personnages
de Ils sont humains apparaissent comme les fantoches d’une mise en scène :
leurs corps figés dans une pose raidie sont balancés au gré des révolutions d’une
grande roue et des mouvements d’une nacelle qui traverse les bribes sonores de souvenirs
de plage et d’un tube. Malgré l’appel suave du kitsch, leur regard reste fixe et
impassible, il s’est quasiment vidé de toute trace visible de pensée et d’expression.
Ils sont humains, dit le titre de la pièce, mais aussi des satellites, entraînés par un
mouvement qui leur échappe. Qui sont ils ? D’où viennent-ils ? Héroïsme de la vie
moderne, comme le suggéra Baudelaire, devant les habits noirs de son époque :
« Nous célébrons tous quelque enterrement. »
Le registre des travaux récents se fait plus grave encore. Dans l’installation Stereoscopy
(2012), ce qui est en jeu n’est plus un élément extérieur, la vie des autres
ou une culture de masse, mais le propre regard de l’artiste. L’inquiétude y prend
naissance : deux moniteurs diffusent en boucle deux vidéos de l’artiste regardant
elle même deux objets non visibles. Les images ont été filmées par deux caméras
différentes, l’une à droite, l’autre à gauche, et sont similaires. A quelque distance
l’un de l’autre, les écrans suspendus dans l’espace d’exposition n’autorisent pas une
vision simultanée, de sorte que le regard, pressé par le désir de tout embrasser, va de
l’un à l’autre. Invité à regarder une heure durant, le spectateur reprend à son propre
compte le geste de l’artiste : il y est obligé par le regard qui se précipite à gauche,
puis à droite. Ce faisant, il confond sa vision avec celle de l’artiste, mais ne peut
voir ce que ce regard suit. Avec l’impossibilité d’être autre et l’implacabilité d’un
retour en boucle sur soi même, c’est à une limite de sa perception qu’est confronté
le spectateur à son corps défendant. Dans la limite du regard se loge plus encore :
la solitude, l’enfer d’une distance, laquelle débouche sur l’autisme comme refuge
(1+1=3, 2013). Il est patent que le langage est inadéquat aux choses, ici cependant
un pas a été franchi : « J’écris des verbes mais les mots ne veulent rien dire, quand
on ne les vit pas », énonce le texte lu en trois langues de cette performance. Les
mots n’ont plus de sens s’ils sont vides d’expérience.
Dans Expérience et pauvreté, Walter Benjamin décrit une situation semblable : au
sortir de la Première Guerre il ne reste plus au peuple allemand qu’à tout construire
comme si rien n’avait existé auparavant. C’est une chance, ajoute-t-il, que de se
défaire ainsi des oripeaux du passé. Pauline Payen, elle, invite désespérément à improviser
pour s’extraire des impasses du présent (Est-ce un Mythe, l’éternel passage
des nuages ? Ou s’arrêteront-ils un jour de passer ?, 2014). Les exercices au piano,
le présent y font sentir leur poids et retiennent à terre : ils font obstacle à l’invitation
infinie d’un ciel bleu que la caméra interroge fixement tout au long de la vidéo,
insufflant un doute sur la permanence de l’écoulement jusqu’à présent immuable du
temps.
 
Michel Métayer, 2014.
Directeur de l’Ecole des beaux-arts de Toulouse (2000-2012)
Membre de l’AICA
 
 
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SPECTACLE No 1

– Tu s’ras fouettée !
j’prendrai une ceinture et j’te fouettrai.
et ça, c’est d’l’amour j’te dis.

– mais tu sais, il était gentil…

– mais gentil, qu’est-ce que ça veut dire ?!

– moi j’ai pleuré pendant un an, moi
mon oreiller doit être salé tellement j’ai pleuré…

– moi, mon avis, faut respecter le sens de l’honneur.
C’est cardinalesque, ça

– moi j’ai pas été respectée. Tu sais mon amour, j’ai pas été respectée
mais ch’uis pas rancunière…
d’ailleurs, si j’aime aller au culte,

– est-ce que tu veux manger des haricots verts ?

– … le christ, il pardonne quand on lui a fait du mal…
c’est beau un christ qui pardonne et…

– bon elle m’énerve. J’vais lui casser une bouteille sur la gueule

– moi qui ai tellement souffert.
C’est bizarre, hein ?

– bon, j’vais faire les haricots.

– pfffff…, y’en a eu des choses…

SILENCE

– j’vais vous dire quequ’chose les femmes :
ce soir, vous m’rendez trop sentimental, et ça,
c’est pas bon pour un homme, ça.
Vous, les femelles, j’ai eu des larmes ce soir.
et j’ai l’impression qu’ça m’dégrade.
est-ce que tu comprends ça, toi ?
hein ?

– je t’aime.

– mais moi aussi je t’aime mon p’tit cœur.

– ch’uis incapable de m’lever…

SILENCE

– il est généreux… c’est vrai, il est généreux,
vous trouvez pas ?
alors qu’l’autre c’était un Con…
mais j’adore ton père, tu sais, il a une forme de générosité
mais un peu coincée.
peut-être que j’sais pas communiquer , au fond…

– tu veux des haricots verts ?